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Bersezio

Vue générale de Bersezio (commune de Argentera)

Argentera (nom occitan: L'Argentiéra) est la plus haute commune de la vallée de la Stura, dans la province de Cunéo (Piémont). Elle compte plusieurs hameaux : Argentera, Bersezio (siège de la mairie), Ferrere, Prinardo, Serre, ainsi que les ruines des Granges et de Severagno, détruits par une avalanche.

De par sa situation frontalière, il s'agissait d'un important lieu de contrebande, puisque de nombreux échanges de denrées avaient lieu au sommet même des montagnes, avec des habitants des vallées françaises de la Tinée et de l'Ubaye. C'est en effet la position limitrophe avec la France, mais aussi l'isolement et le manque de resources de la haute vallée qui sont à l'origine du fait que nombre de ses habitants se livraient autrefois à toutes sortes d'échanges de produits et de denrées alimentaires dont l'acquisition se révélait avantageuse (sel, peaux, tabac, étoffes, tissus, pommes de terre etc.), pour des raisons de subsistance et non lucratives. Frontière obligeant toutefois, ces activités quoique fort fructueuses en ce qui concerne l'économie locale, se situaient dans le cadre de l'illégalité, et ceux qui s'y livraient s'exposaient à de sévères poursuites de la part du corps des douanes.

Bersezio2

Le village de Bersezio

Des contrebandiers sont ainsi attestés dans les villages de Bersezio et d'Argentera, mais également dans les hameaux encaissés de Ferrere (Oc. Ferriéros) et des Granges, au pied du Col de Larche. Le hameau de Ferrere est relié par une route qui part de Bersezio et qui serpente jusqu'au plus haut d'un vallon pour atteindre le Col de Pouriac (2506m.) ; de là, cette route se transforme en un sentier qui redescend jusqu'au hameau du Pra sur la commune de Saint-Dalmas-le-Selvage au haute Tinée.

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800px-Rifugio becchi rossi

Vue du hameau de Ferrere (Ferriéros)

Jergoun des contrebandiers Modifier

Les contrebandiers de Argentera se servaient d'un langage spécifique appelé le jergoun (jargon), qui leur permettait de tromper d'éventuelles oreilles trop curieuses et de déjouer la vigilance des douaniers. Ses origines remontent vraisemblablement à la fin du XIXe siècle, du fait de l'établissement de la frontière franco-italienne sur la ligne de crête entre les vallées de la Stura et de la Tinée lors de l'unification de l'Italie et du rattachement du Comté de Nice à la France en 1860. Les échanges entre les deux vallées ne devaient donc pas être nouveaux, d'autant plus si la frontière n'existait pas. La contrebande a cependant pu trouver ses origines dans des échanges avec la vallée de l''Ubaye, française depuis le Traité d'Utrecht (1713).

S'agissant de l'argot de contrebandiers, et étant donnés le caractère illicite de leur situation, il serait aisé de le considérer comme un parler de malfaiteurs. Cependant, le contexte même dans lequel le jergoun était employé (montrant bien là l'importance cruciale de l'aspect contextuel d'un langage), c'est-à-dire dans le cadre d'une activité économique de subsistance, nous pousse à le considérer plutôt comme un argot de métier ou de migrants, dont il est d'ailleurs plus proche dans sa composition (et malgré le fait qu'il soit parlé sur place, plutôt que pendant une migration soit, loin du village d'origine de ses locuteurs). Ce dernier point, est en effet important à signaler, puisque les argots des Alpes du temps de leur vivacité, n'étaient justement jamais employés dans les Alpes, mais dans les régions où les migrants partaient travailler. L'argot de Bersezio est en tout cas un des rares argots de langue occitane qui nous soit parvenu (on en dénombre guère plus d'une quinzaine en tout, entre les Alpes du Sud et le Massif Central).

Ugo Pellis se rendit à Bersezio en 1936, afin d'y effectuer une enquête qui lui permit de recueillir une petite centaine de mots de cet argot. Une seconde liste de mots fut recueillie plus récemment auprès d'un des derniers habitants du hameau de Ferrere (liste de mots présentée à la Maison du Contrebandier). Celle-ci présente, et c'est là un fait notable, quelques différences dialectales avec des variations phonétiques et lexicales par rapport au parler de Bersezio. Cela laisse par conséquent déduire que cet argot, quoique bien ancré dans le parler local, a subi une certaine évolution entre 1936 et son stade et le plus tardif.

Le lexique de l'argot des contrebandiers de Bersezio et de Ferrere présente de nombreuses coïncidences et termes communs avec l'argot des marchands de cheveux d'Elva (vallée de la Maira), celui des rémouleurs de la vallée de la Varache, ceux des peigneurs de chanvre de la haute vallée du Pô... Tous ces argot s'étaient développés sur des variétés de l'Occitan alpin parlées le long de la frontière franco-italienne (à l'exception de celui des moissonneurs de Montmorin), et présentent des traits permettant d'entrevoir quatre influences majeures :

  • Occitane : termes occitans archaïques (Cf. ancien argot provençal), ou termes de formation locale ;
  • Alémannique : termes empruntés, principalement à la langue allemande (commun dans les Alpes) ;
  • Argotique : termes hérités de l'ancien argot de France ;
  • Fourbesque : termes communs avec l'ancien argot des fourbes italiens (lingua zerga), et qui se retrouvent dans d'autres argots des Alpes italiennes et de la Plaine du Pô, notamment du Piémont.

Lexique Modifier

Liste de mots de Ferrere Modifier

Cette liste figure dans la Maison du Contrebandier à Ferrere.

  • Articles définis : Singulier : M. lou ; F. la ; Pluriel : M. li ; F. les ;
  • Caractéristiques : Le parler de Ferrere se caractérise par rapport aux variétés de la vallée, par la prononciation [o] du -a final (au féminin notamment).
Ferrere

Carte postale ancienne de Ferrere (Ferriéros)

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  • antis -M. l'autre (homme)
  • artoun -M. pain [< argot encien, viendrait du Grec artos ; mot d'origine fourbesque]
  • banastros -Fpl. lunettes
  • bicorno -F. vache [< "bi-" + "corne"]
  • bléc -M. lait [< Oc. blech, jet de lait]
  • brégos -Fpl. lèvres
  • calistros -Fpl. culotte
  • coup -M. plat, assiette [< Fr. coupe]
  • courneto -F. vache [< sur "corne"]
  • créo -F. viande
  • dòous -M. sucre [< Oc. dòuç, doux]
  • enso -F. eau [< argot ancien lance, eau < fourbesque lenza]
  • ersi -Mpl. yeux
  • gabouòrou -M. café
  • gléve -M. couteau [idem à Bellino]
  • grimaoudo -F. polenta
  • groupa -Mpl. carabiniers [< Oc? gropats, noués, groupés]
  • jergoun -M. jargon
  • lezne -M. curé
  • linouso -F. chemise [< argot médiéval lime, chemise]
  • narìpous -M. nez [Cf. Queyras naripoul de même sens)
  • orpi -M. vin
  • ourbanel -M. oeuf
  • paravent -Mpl. oreilles [lit. paravents]
  • perret -M. fromage [idem en Queyras, Montmorin, Elva et jusqu'en Savoie]
  • piaouchos -Fpl. pieds [< Oc. déformation de piautas, pattes]
  • pita-pauto -F. poule [< Oc.pita-pauta, picore-boue]
  • prepost -Mpl. douaniers (it. finanzieri)
  • sfrouzadour -Mpl. contrebandiers (le même terme désigne également les contrebandiers de Lombardie et du canton du Tessin)
  • tabin -Adj. petit
  • torti -Mpl. poux [< Oc.]
  • toùoine -M. père [< Oc. Tòine, Antoine?]
  • toùoino -F. mère [idem au F.?]
  • vounch -M. beurre [< Oc. [v]onch, oint]
800px-Ferrere argentera

Superbe vue du hameau de Ferrere (Ferriéros)

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Liste recueillie par Pellis à Bersezio Modifier

Termes recueillis à Bersezio par Ugo Pellis en 1936 dans le cadre des enquêtes dialectologiques de l'Atlas Linguistique Italien (ALI). Cette liste de mot provient de documents d'archives conservés à l'Université de Turin.

Articles définis : Singulier : M. lou ; F. la ; Pluriel : M. li ; F. les.

Bersezio3

Carte postale ancienne de Bersezio

  • antia -F. femme
  • àntis -M. homme
  • aousar lèfi -V. courir
  • arpi -M. main
  • artoun -M. pain
  • basir -V. mourir
  • berlandòt -M. douanier
  • bìerc -M. auberge ; taverne ; bistrot
  • binhar -V. regarder
  • bit (la ~) -F. maison [terme local - prob. à rapprocher de bait(a)]
  • blancha -F. neige ; eau-de-vie
  • blec -M. lait
  • bòdi -M. pomme de terre [terme local]
  • bofarda -F. pipe
  • bournìera -F. poche
  • broutir -V. manger
  • brùot -M. pain [< All. Brot]
  • brusèt -M. bois ; tabac
  • bruyis -V. va-t'en
  • cachà -M. fromage [Cf. It. caccio / All. Käse]
  • cafetièra -F. tête ; caboche
  • caga-fuëc -M. fusil
  • calistras -Fpl. pantalon
  • chamboun -M. lard [dial.?]
  • chapa-jari -M. chat ; carabinier
  • chapa-pover -M. carabinier
  • chibir -V. tuer
  • chiclar -V. tuer
  • chimpar -V. boire
  • couàrou -M. aubergiste (tavernier)
  • cournùa -F. vache
  • créa -F. viande
  • cròcha -F. jambe
  • doussùech -M. sucre
  • dùgou -Adj. bête ; stupide
  • ebréou -M. sifflement
  • ènsa -F. eau
  • entrimar -V. comprendre
  • èrsi -Mpl. yeux
  • essopèt -M. fusil
  • fénis -Mpl. sous (monnaie)
  • fourgar -V. battre ; frapper
  • fretar -V. embrouiller ; arnaquer
  • friya -V. va-t'en
  • gafèt -M. mari ; époux ; garçon
  • gafeta -F. femme ; épouse
  • gamatoun -M. assiette ; bol de bois [< Oc. gamata, gamelle]
  • garoùi -M. chien
  • gasar -V. dire
  • gatabùia -F. prison [syn.: in dòma pètris?]
  • gergoun -M. argot ; jargon
  • gleiar -V. pisser
  • glévi -M. couteau
  • gòdi, F. gòdia -Adj. beau, belle [Cf. All. gut(e) ; Angl. good, bon]
  • grana -F. lire (monnaie)
  • grana (cinc ~s) -Fpl. un écu (cinq lires)
  • grèca -F. barbe
  • gripa -M. carabinier
  • gris -M. père
  • grisa -F. mère
  • groula -F. pute ; prostituée
  • groulas -Fpl. chaussures [< Oc. groulas, vieilles chaussures]
  • groundanèa -V. il pleut
  • guéga -F. âne
  • guèissa -F. faim
  • lampar -V. marcher
  • lesni ~ lezn(i) -M. prêtre ; curé
  • linousa -F. chemise
  • lòbis -M. chapeau
  • lòc (far ~) -V. parler [< far locucion?]
  • lùët -Nég. rien ; non ; pas ; pas de
  • lùët gòdi -Adj. laid (pas beau)
  • mënù ~ m'nù -Adj. petit [dial.; Oc. menut]
  • mouchaire -M. mouchoir [dial.; Oc. mouchaire]
  • mouta - huit sous
  • mouta (mèsa ~) - quatre sous
  • nàoucha -F. polenta
  • narìpou -M. nez
  • nièra -F. violette (fleur) ; puce [< Oc. nièra ; lit. noire]
  • noùfia -F. pet
  • noutir ~ scoutir (?) -V. manger [Cf. coutir à Elva & Bellino]
  • òrpi -M. vin
  • ourbanèl -M. oeuf
  • pachir -V. payer
  • panàro -M. anus (cul)
  • patis -M. chien
  • pegò -M. cordonnier ; savetier
  • pelhar -V. dormir
  • pelouàrt -M. foin
  • pelousa -F. brebis ; mouton
  • pia - argent (monnaie)
  • picatara -F. poule ; coq
  • pléous -M. lit
  • pleulha -F. fourbe ; filou
  • polsousa -F. farine
  • pourou -M. étranger
  • prianda -F. église
  • pròia -F. femme
  • racar -V. vomir [< Oc. racar]
  • raspinar -V. voler (dérober)
  • saclar -V. dire
  • sadar -V. demander
  • sàntus -M. gifle [dial. stample]
  • sarrar l'uëlh -V. mourir [lit. fermer l'oeil]
  • scalhousa -F. paille
  • senglar -V. battre ; frapper
  • souflar -V. voler (dérober)
  • starlin -Adj. ivre
  • talinéta -F. café
  • tòrtis -Mpl. poux
  • trufla -F. pomme de terre [< Oc. trufa]
  • vèrnis (far ~) -V. faire l'amour ; plaisanter ; complimenter
Scheda

Fiche originale de l'enquête pour le mot "laid" (brutto), de la main de Ugo Pellis.

Comparaisons Modifier

Tableau comparatif de quelques mots courants dans quelques argots occitans alpins :

Français Occitan alpin Bersezio Ferrere Elva Bellino Queyras Montmorin
lit lièch pléous pléous plèous pléous plèous pléou
chemise chamiso (-a) linousa linouso limouso limouso limbro limousa
eau àigo ènsa enso lussio énso lusso lussia
vin vin òrpi òrpi chimo chimo chucho safra
pain pan artoun artoun artoun aroun artoun arton
fromage froumage cachà perret prét ? perret perret
couteau coutèou (-èl) glévi gléve glèdou glévi(s) ? lingre
mère màire grisa toùoino grèio gréo gruelho manustre
père pàire gris toùoine grèi grèi gruelh patustre
homme òme àntis antis pèrou couàrou stèc ?

À voir aussi Modifier

D'autres argots de contrebandiers Modifier

  • Argots de Chianale : ancien argot des contrebandiers de la haute vallée de la Varache ;
  • Pantòis de Crissolo : ...vraisemblablement ce que parlaient les contrebandiers qui empreuntaient autrefois le tunnel de la Traversette (entre Queyras et haute vallée du Pô) ;
  • Dvarun de Varzo : ancien argot de contrebandiers (Nord du Piémont) ;
  • Gíria quadrazenha : argot de contrebandiers portugais en frontière avec l'Espagne.

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Documents sur la contrebande dans les Alpes Modifier

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Remerciement Modifier

Cet article n'aurait tout simplement pas pu être rédigé, sans l'aide précieuse et amicale d'Andrea Celauro, qui a bien voulu nous faire parvenir toute la documentation dont il disposait à ce sujet. Et notre reconnaissance est loin de s'arrêter là, puisque cette étude sur les argots romans n'aurait jamais pu atteindre un tel état d'avancement, sans l'inspiration et l'impulsion fournies par la découverte de l'argot de Bersezio ; alors même que les seuls cas de Bellino et de Tignes nous étaient connus, et qui constitua le point de départ de ces recherches argotiques auxquelles nous nous donnons corps et âme depuis plusieurs mois.

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Zlang! ~ 2015

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