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Langage spécial : définition

EN COURS

Réflexion sur le caractère pan-roman des argots spéciauxModifier

Ce genre de travail avait été envisagé dans les années 1930 en Italie, notamment grâce aux travaux de Ugo Pellis, mon maître à penser en ce domaine, qui s'était rendu compte de l'urgente nécessité de sauvegarder ces langages si particuliers. Malheureusement ses travaux n'ont jamais été repris de forme globale. Albert Dauzat, mon autre idole en la matière, avait, déjà en 1914, constaté l'état alarmant des choses et appelait à travailler à leur sauvegarde en collaboration avec des linguistes italiens. Malheureusement la situation géo-politique de l'époque a tendu à accentuer l'effet frontalier des Alpes plutôt qu'à tirer profit de la présence d'agotiers sur les deux versants.

Ainsi, 80% des argots de métier d'autrefois ont cessé définitivement d'être parlés après la Première Guerre Mondiale, qui marqua un changement radical dans la société : les migrations saisonnières, déjà en déclin depuis la fin du XIXe s. devenaient définitives, la main d'oeuvre se reconvertissait à de nouveaux métiers, notamment les jeunes, qui partaient travailler en masse dans les villes grâce au train et aux automobiles... 

Les maîtres-artisans restés en activité se retrouvaient donc sans apprentis à qui transmettre leur savoir par le biais de ces argots. Le cycle définitivement rompu, c'est le contexte même d'utilisation de ces argots qui n'existait plus. Une mort subite et irréversible, à la différence d'une langue à part entière - tout patois inclus - qui s'éteint avec la mort de son dernier (ou avant-dernier) locuteur, peut toujours être "repêchée" puisque sa disparition se déroule sur au moins, le temps d'une génération ; un argot, qui n'est pas une langue mais un registre de langue spécifique et convenu (ici, à un corps de métier dans un contexte migratoire), donc, disparaît lorsque ce contexte d'utilisation n'existe plus, car son emploi est étroitement lié à son existence. Car les argots n'étaient pas employés dans leurs villages d'origine, et sans, ni le rapport entre un maître-artisan et son apprenti d'une part, ni d'autre part, celui d'artisan à artisan en situation de migration (rajoutons à cela le déclin des patois qui étaient les langues qui les faisaient vivre), même avec d'anciens locuteurs en vie, les argots ne peuvent tout simplement pas être parlés sur une base stable (à la différence d'une langue à part entière, aussi moribonde qu'elle soit). 

Quelques variétés argotiques ont encore perduré pendant quelques temps encore dans certains endroits, en Italie jusqu'au sortir de la Seconde Guerre Mondiale ou, de l'autre côté des Pyrénées, jusque dans les années 1970 avec la fin des dictatures espagnoles et portugaises. La situation, disons, dans ce contexte, provilégiée de la Péninsule ibérique a permis que de nombreux travaux d'études soient réalisés durant les vingt dernières années (notamment en Galice et dans les Asturies), ce qui vient apporter un air de fraîcheur dans une étude archéo-linguistique plutôt habituée à retirer les toiles d'araignée de vieux livres.

Ce genre de travail à l'échelle argotique pan-romane est encore inédit, bien que maintes et maintes fois souhaité et mis à l'ordre du jour par des universitaires depuis les années 1950. C'est en effet la première fois qu'une base de donnée globale sur les argots romans est constituée, sans tenir compte des délimitations nationales, sinon en privilégiant le concept de continuum linguistique. Ce point de vue général permet ainsi de cerner un seul et même phénomène présent dans différents contextes géo-linguistiques, en rendant compte des liens qui existent entre ceux-ci. 

Étymologiquement, le mot Argot se rapportait à l'ensemble des argotiers, c'est-à-dire, de ceux qui parlaient le jargon, la langue secrète des merciers itinérants, colporteurs, saltimbanques, voyous, vagabonds et autres mendiants, confédérés en quelque sorte en une seule et même entité. C'est dans cette idée, et devant le constat de l'existence d'un fond lexical fourbesque ou argotique commun à toutes les langues romanes, qu'st apparue la nécessité de ne tenir compte que d'un seul Argot en soi, comme concept ou recours linguistique adaptable à toutes les variétés d'une même famille de langues, variable donc, en forme, mais pas dans son essence ; ce qui permet en fait de mieux apprécier les relations inter-linguistiques telles que les différents lexiques argotiques en atteste, et de comprendre, les dynamiques linguistiques qui ont permis leur apparition, leur développement, leur diffusion et leur transmission, mais également celles qui ont causé leur déclin et leur disparition. Ce travail constitue en fait, non pas une étude au cas par cas des anciens argots dans les langues romanes, mais bien un travail sur une forme de langage vernaculaire apparue entre les XVe et XVIe siècles, qui permettait une communication inter-dialectale parallèle à celle fournie par la ou les langues de la vie quotidienne, un peu comme s'il s'agissait d'une situation de diglossie, dont l'argot dans sa pluralité et malgré sa diversité, constituait le Latin alternatif des classes populaires, des travailleurs migrants, des nomades et des mendiants. Latin alternatif ou stade ultime de diffusion du latin vulgaire, suite à l'officialisation et la montée en prestige des langues romanes modernes à partir du XVIe siècle? Finalement l'apparition d'une sorte de jargon Chinook à la sauce méditerrannéenne ne semble pas si étonnante.

Quoiqu'il en soit, ce sont les parlers des malfaiteurs qui ont en général, été le mieux représentés et conservés, puisque de plus large diffusion, pour terminer par se fondre dans la langue standard aux alentours du XIXe s., et enrichir le vocabulaire des classes populaires sédentarisées, puis de toute la population, pour devenir l'argot au sens où le connaît aujourd'hui. Or là aussi, il reste des traces d'une ancienne unité qui passe bien outre les frontières linguistique. Comment expliquer sinon, que cette métathèse que nous appelons le verlan et dont les jeunes "çaifrans" sont si fiers, soit historiquement attesté en Espagne dès le XVIIe siècle, soit bien avant son développement formel en Gaule ; puis attesté également sur la fin du XIXe s. dans plusieurs argots d'Italie et de Savoie, soit plus de cinquante ans avant sa première mention en français? Comment expliquer également, que des mots comme "mec", "pif" ou encore "balles" (qu'on utilisait autrefois à la place de "francs"), et qui nous semblent pourtant si français eux aussi, si représentatifs de l'argot populaire moderne, se retrouvent en fait dans des argots éparpillés dans toute l'Italie, des Dolomites jusqu'au fin fond de la Sicile, sous les formes "meco" (de sens variable: homme, ami, patron, salaud), "pifo" (nez) ainsi que "i balli" (les sous). Et pareillement, quantité de mots des argots espagnol, catalans et portugais se retrouvent aussi en Italie, et résultent donc, d'une diffusion de la "lingua zerga" des fourbes italiens, bien au-delà des Alpes, vers la France et le long du Chemin de Saint-Jacques-de-Compostèle, outre la diversité dialectale, si déroutante pour un esprit monolingue, mais finalement si naturelle il y a deux ou trois siècle...

Je pense que les registres argotiques n'avaient jamais été observés sous cet angle, ou en tout cas pas suffisamment, car en tant que derniers témoins de l'oralité de la langue latine, soit de tout ce qui constitue l'essence même du langage et qui n'a jamais été écrit, les différents argots spéciaux forment les maillons qui permettent de reconstituer les fondements de l'oralité populaire et culturelle pan-romane, qui ignorait la notion de frontière linguistique au sein du monde latin ; en opposition avec la tendance à la normalisation des différentes langues nationales vernaculaires et la naissance des nationalismes qui ont peu à peu mis un terme à l'unité du continuum linguistique latin...

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Zlang! ~ 2015

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